Des filles comme il faut

Ça commence comme de la chick-lit, léger, parfois un poil acide, mais souvent très drôle. Une femme avec un petit souci d’alcool, qui perd son boulot dans la com suite à un accouchement difficile mais qui a quand même un mari sympa… Tous les ingrédients sont là.

Les hommes sont si prévisibles. Ils passent leur temps à se plaindre de ne pas comprendre les femmes, comme si on était des créatures très sophistiqués et qu'il leur fallait des instruments pour évaluer notre valeur sur le marchés des pierres précieuses. On ne peut pas leur retourner le compliment. Eux sont comme ce petit galet gris et lisse qu'on ramasse quand on se promène, qu'on tient au creux de la main, qu'on examine dans l'espoir de découvrir qu'il s'agit d'un diamant rare, avant de le laisser retomber sur le chemin. La plupart du temps, c'est juste un caillou.
Des filles comme il faut de Nadia Daam
Puis, insidieusement, le ton change même s’il reste léger, et le sujet gagne en profondeur.

Adélaïde retire son pull et dévoile des avant-bras déliés dont l'un est orné d'un large tatouage. Les yeux de Milan s'affolent et quittent plusieurs fois la route. Il finit par lui demander ce qui habille son biceps depuis l'épaule. J'ai envie de répondre Bah c'est un oiseau, ducon, j'le vois d'ici. De fait, ce n'est pas un oiseau ordinaire qu'Adélaïde s'est fait tatouer, mais un corbeau de trente bons centimètres. Elle en compte six autres ailleurs sur le corps, à des endroits qu'elle énumère: l'épaule, l'arrière du coude, l'aine, le poignet, derrière l'oreille. Dans un gloussement, elle refuse de dire où se situe le dernier. (J'ai tellement levé les yeux au ciel que je me suis auto-énucléée.) Milan, lui, se découvre une passion nouvelle pour les corvidés et l'assaille de questions. Je gobe mes confiseries au chocolat, écoutant cette parade nuptiale en Scenic d'une oreille distraite.…et les petits soucis deviennent des vrais problèmes. Des filles comme il faut qui n’ont pas dit leur dernier mot, pleines de force, d’humour et d’intelligence

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
C'est quoi une « femme disparue » au juste ? Quand sait-on qu'elle a disparu ? À partir
de combien d'heures ? De jours ? Quel âge a-t-elle pour être considérée comme telle et par qui ? Par la police ? Par BFM ? Par Twitter ? Une femme disparue. Pas une enfant de sept ans en pyjama feutré par les lessives à quatre-vingt-dix degrés probablement kidnappée par un père divorcé, amer, propriétaire d'une Fiat Punto et qu'on espère discerner sur les images de vidéosurveillance d'une station-service d'Alicante.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Blanche a trente ans, un enfant, un amoureux sans intérêt et une capacité inouïe à échouer.
Licenciée après un accouchement traumatique, elle est bien déterminée à pleurer sur sa bière et sur sa médiocrité, quand elle croise une ancienne connaissance, star des médias au féminisme affirmé et photogénique. À sa grande surprise, celle-ci la prend sous son aile et lui confie un projet de podcast sur les disparitions volontaires. Un défi providentiel pour cette jeune femme velléitaire, accro à l'alcool et au regard masculin.

Blanche part mener l'enquête dans sa ville natale, sur les traces d'une professeure de lycée évaporée du jour au lendemain. Saisira-t-elle sa chance ? Trouvera-t-elle enfin sa place du côté des puissantes ? Pas sûr. Mais elle aura fait une découverte encore plus exaltante : les filles comme il faut, il ne faut pas trop les chercher.

La sentinelle qu’on ne relève jamais

Dans ce témoignage, dalie Farah nous parle de son autisme, de ses stratégies d’adaptations pour vivre en société et, à 50 ans, de l’épuisement de ses ressources et d’un burn-out autistique.

Pour dénier l'autisme en moi pendant cinquante ans, aura-t-il suffi que je travaille à porter des masques toute ma vie ?
C'est une des hypothèses médicales, appelée masking, camouflage social en français. La recherche anglo-saxonne et américaine domine la française, quand on cause autisme, on cause english. Le masking serait une capacité de suradaptation, cause des burn-out autistiques, notamment féminins. Malgré le nombre de personnes autistes qui le subissent, le monde scientifique s'y intéresse depuis peu. Le burn-out autistique n'est pas lié au travail, il n'est pas psychologique, il s'agit d'un état d'épuisement intense face aux défis sensoriels et sociaux. A force de faire semblant de ne pas être autiste, on craque, à force de chasser le naturel, on finit par se crasher en soi.
La sentinelle qu’on ne relève jamais de dalie Farah
Un livre très touchant, une porte d’entrée pour qui ne connait pas les troubles autistiques et souhaiterait comprendre un peu mieux leurs impacts, le manque d’adaptations de la société et du monde professionnel, de formation du personnel de santé…

Mais aussi un livre intime qui parle de violence et de racisme… mais d’amour aussi

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Je sens. Tout.
Je suis une sensation et je disparais.

Les contours de mon corps sont floutés, je n'existe pas. Je n'ai jamais autant eu mal d'exister, autant de mal à ressentir. Tout. Bruit, odeur, contact. Une foule dans un couloir est un étranglement, le rayonnement d'un néon, des aiguilles pénétrantes, une sonnerie imprévue, unedouleurunsursaut.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
À 50 ans, dalie Farah se découvre porteuse d’autisme. Elle subit l’environnement social et sensoriel, supporte une crise douloureuse après l’autre. La sentinelle qu’on ne relève jamais, c’est elle. Que lui arrive-t-il ?

Très vite, l’enquête intime devient collective. dalie Farah raconte les familles désemparées, les autistes célèbre, les nombreuses femmes diagnostiquées tardivement. Depuis cette différence invisible, sa condition singulière, elle nous interroge : ne sommes-nous pas tous semblables, à percevoir et penser le monde par nos sens et nos corps ? Être soi, n’est-ce pas obéir à ce que l’on est ?

L’intensité vibrante de ses mots nous fait éprouver physiquement son ressenti ; son récit dessine un chemin bouleversant où la joie d’écrire éclate à chaque page.

Les dés

Ziya, jeune Tcherkesse à Istambul doit venger la mort de son frère en tuant son assassin. Mieux vaut mourir que perdre son honneur.

 - Sois le bienvenu mon garçon, entre, je t'en prie.
À peine installé, Ziya déclara :
 - Je vais tuer le Mat, seulement je ne sais pas comment entrer dans le tribunal.
Comme tous les Tcherkesses, l'officier à la retraite souhaitait voir le Mat mort et son peuple vengé, cependant il doutait fort que ce gamin qui frappait à sa porte au petit matin fût l'homme de la situation.
 - Tu en es bien sûr ? lui demanda-t-il.
 - Certain.
 - Et la suite, tu y as pensé ? C'est ta peau que tu risques.
 - Ma peau n'a aucune importance.
L'homme observait attentivement Ziya, qui le dévisageait en retour. L'œil expert du vieil homme reconnut tout de suite que le garçon était déterminé et que sa vie lui était indifférente. Cette indifférence lui donnait une volonté immense, une force effrayante et barbare, son regard ne trompait pas.
Les dés de Ahmet Altan, traduction de Julien Lapeyre de Cabanes
Avec les dés, Ahmet Altan observe la construction d’un jeune homme qui place son honneur au dessus de toutes autres valeurs. Son statut d’homme est en jeu.

Un garçon touchant emporté par des règles qui le dépassent et desquelles il ne lui sera pas possible de sortir.

Une histoire émouvante alors qu’elle déborde violence

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
La formation d'une âme comme celle de Ziya, né au monde avec sa part de ténèbres, nécessitait une personnalité qui sorte de l'ordinaire, une admiration dont la violence et le sang traçaient les contours, et des coups durs.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Ziya n'a que seize ans lorsqu'il est introduit en secret dans un recoin du tribunal où doit être entendu l'assassin de son frère aîné. Tireur d'exception, ce jeune Tcherkesse abat son ennemi d'une seule balle en pleine audience et gagne par ce geste l'admiration de tous.
Après une année d'incarcération dans une prison ou il découvre le jeu de dés, on l'envoie dans la campagne par-delà les frontières, non loin d'Alexandrie. Là, il rencontre une jeune fille, apprécie sa compagnie sans pour autant comprendre le sentiment qui soudain le trouble d'une étrange manière. De retour en Turquie, il n'oubliera jamais Nora.
Très présent dans les nuits d'Istanbul, il joue beaucoup, aime peu mais celles qui l'approchent sont frappées par son regard inquiétant.
Alors qu'une action d'éclat lui est proposée - il s'agit cette fois de tuer en pleine rue le grand vizir -, Ziya prend les rênes de l'opération. La lumière, toujours la lumière...

Après son inoubliable Madame Hayat, Ahmet Altan explore dans ce roman le caractère ambigu d'un homme qui tout enfant apprend à refouler ses émotions. Pragmatique, avide de justice, réactionnaire, ce personnage insondable incarne l'engagement absolu de ceux qui sont prêts à tout pour défendre les leurs.

Svastika

Svastika, comme la croix qui tourne (et qui n’a strictement rien à voir avec sa récupération nazie, le livre ayant été écrit entre 1929 et 1930 au Japon), raconte une histoire qui s’emmêle et tourne en rond, de plus en plus vite et dans une ronde manipulatrice infernale.

 - Tue-moi, tue-moi! Je veux être tuée par toi ! Et son souffle tiède effleurait mon visage. Des ruisseaux de larmes roulaient sur ses joues. Nous nous tenions enlacées, les bras de l'une autour de la taille de l'autre et nous buvions nos larmes.
Svastika de Junichirô Tanizaki, traduction de René de Ceccatty et Ryôji Nakamura
C’est la confession d’une romance sensuelle entre deux femmes, qui tourne au sordide.

Mais si cette passion dans le Japon du début du 20e électrise la première partie, les multiples retournements de situations ont fini par m’agacer quelque peu

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Monsieur, j'avais l'intention aujourd'hui de vous mettre au courant de tout, mais est-ce que je ne vous dérange pas dans votre travail ? Si j'entrais dans les moindres détails, cela risquerait d'être assez long et si j'écrivais avec un peu plus de facilité, j'aurais tout noté dès le début à propos de ce qui nous occupe et je l'aurais même présenté sous forme romanesque, en le soumettant à votre jugement...


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
A l'image du svastika - une croix qui tourne - les quatre protagonistes de cette histoire tirent tour à tour les ficelles d'une véritable machination amoureuse et diabolique. Sonoko est follement éprise de Mitsuko, jeune bourgeoise ravissante, et entraîne dans cette passion son mari, Mister Husband, et Watanuki, pâle prétendant de Mitsuko. Sonoko rapporte ici tous les détails du complot à un grand écrivain, dans un immense monologue qui constitue le roman lui-même.

Les œuvres complètes de Sally Mara

Dans la première partie écrite à postériori, Raymond Queneau s’amuse à donner vie à Sally Mara en lui créant un journal intime. Ici, pas de morts, mais le même esprit coquin s’amusant d’une jeune fille d’une grande candeur entourée de vieux lubriques.

5 juin
Ce soir, de nouveau, il n'y avait pas de hareng au gingembre comme entrée. J'ai râlé. Maman a baissé le nez, Mrs. Killarney aussi sans pouvoir donner d'explications. Je me demande ce qu'elles ont.
J'ai reçu une nouvelle invitation, une party chez les Ex'Grégor O'Grégor, que je ne connais d'ailleurs pas. De la part de Pelagia. Je me suis aussitôt acheté trois nouvelles paires de bas, un autre porte-jarretelles, deux flacons de parfum, l'un pour la chevelure et l'autre pour les aisselles et une seconde paire d'escarpins de bal, pas à trop hauts talons. Ça me grandissait un peu beaucoup.
Tiens, j'allais oublier ; hier, Tim m'a dépucelée.
Journal intime de Sally Mara
Puis c’est au tour de Gertie Girdle de passer à la moulinette dans cette histoire de bureau de poste assiégé par des révolutionnaires irlandais rapidement dépassés par les événements. Une histoire qui tient toute seule, très drôle et coquine. Un petit chef d’œuvre parodique.

John Mac Cormack, d'un coup de pied, enfonça la porte.
 - Dieu sauve le Roi! déclara le receveur principal des Postes avec la fermeté des héros inconnus.
Il la boucla presto, d'ailleurs, car John Mac Cormack venait de lui fissurer le coffre de cinq balles doum-doum vachement et anatomiquement distribuées.
On est toujours trop bon avec les femmes : Un roman irlandais de Sally Mara de Raymond Queneau
Finalement, suivent quelques pages inutiles et pas très drôles de calambours et jeux de mots inaboutis. Zut, la fête était belle

Sérénité : Il est grand taon d'oublier les piqûres d'antan.
Sally plus intime
Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Journal intime
13 janvier
Il est parti.
Le bateau s'en va, soufflant sa fumée monotone sur l'écran du ciel. II siffle. Il suffoque. Il va. Et il emporte Monsieur Presle, mon professeur de langue française.

On est toujours trop bon avec les femmes : un roman irlandais de Sally Mara
- Dieu sauve le Roi ! s'écria l'huissier qui avait été valet de lord dans le Sussex pendant trente-six ans, puis son maître disparut dans le naufrage du Titanic sans laisser d'héritier, ni de sterling, pour entretenir le « kasseul », comme on dit de l'autre côté du canal Saint-George.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
On est toujours trop bon avec les femmes paraissait en 1947 sous la signature de Sally Mara. Ce récit burlesque et un peu salace d'une insurrection irlandaise fut suivi d'un second ouvrage, en 1950, le Journal intime de Sally Mara. Mais les mystifications littéraires n'ayant qu'un temps, on publia, en 1962, les Œuvres complètes de Sally Mara sous la signature de Raymond Queneau.

American spirits

American spirit c’est les États-Unis sous Trump I. Un pays s’effaçant sous un vernis MAGA qui cache à peine une absence sidérale de sens commun et où la violence reste le dernier argument (si ce n’est le premier).

 - Doug, comme bêtise je crois que t'en as jamais imaginé de plus grosse.
 - Parfois, un truc idiot, c'est la seule chose à faire.
 - Je ne vais pas laisser Max y aller avec toi.
 - Quoi ? Pour ce qui est d'apprendre à ce garçon la chasse, c'est à moi de dire quand il est prêt. C'est l'apprentissage de toute une vie, et c'est maintenant que ça commence pour lui. Il est prêt à rabattre les cerfs ou, en tout cas, à regarder comment on fait. Il ne portera pas de fusil avant quatre ans, mais il y a plein de trucs qu'il peut apprendre d'ici là. Moi, tu sais, j'ai tenu un fusil bien plus jeune que ça. Évidemment, c'était avant que le gouvernement commence à grignoter le Deuxième amendement, ajouta-t-il.
 - Je t'en prie, ne commence pas, dit-elle. Et si Zingerman...?
 - Si Zingerman quoi ? Ce qu'il peut faire, au pire, c'est téléphoner à la police d'État. Mais avant qu'ils arrivent on sera déjà de retour ici, à la maison, en train de dépecer un cerf, et on dira qu'on l'a abattu dans la cour, depuis la terrasse et en pantoufles.
American spirits de Russell Banks, traduction de Pierre Furlan
Drames noirs dans une petite ville dans l’état de New-York, proche de la frontière du Canada.

Trois histoires aux constructions remarquables et aux dénouements sordides, d’une tristesse consternante

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
D'après ce que l'on m'a dit, tout a commencé un samedi matin où Doug essayait de faire la grasse matinée pour résorber l'excès d'alcool auquel il avait une fois de plus cédé le vendredi soir au Spread Eagle. Pendant ce temps-là, au sous-sol, Debbie veillait à ce que les gosses ne fassent pas de bruit. Debbie et les gamins décoraient les boîtes « merci-pour-votre-engagement » qui allaient être envoyées aux réservistes de Fort Pierce stationnés en Afghanistan.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Des électeurs de Trump et des armes, des situations qui dérapent, échappent aux protagonistes et font la une du journal local, trois histoires de famille et de voisins, une montée en puissance exceptionnelle à mesure que la tension grimpe : voilà les ingrédients de cet opus final, qui frappe par la finesse des profils dessinés et l’art de la nuance.
Palpitant, haletant et d’une remarquable maîtrise, « American Spirits » explore les hostilités souterraines qui minent les communautés rurales américaines, ainsi que les dérives de la politique nationale. En nous entraînant dans le Nord de l’État de New York, au cœur du bourg de Sam Dent, Russell Banks signe une œuvre magistrale, qui s’inscrit avec éclat au panthéon de la grande littérature américaine.

Mille neuf cent quatre-vingt-quatre

Lu après Nous et Le meilleur des mondes, 1984 propose une autre facette des dystopies totalitaristes. Et si, dans Le meilleur des mondes tout le monde semblait béatement heureux, abruti par le sexe et le soma, c’est ici par le contrôle total, la peur et le lavage de cerveau continuel que Big Brother exerce son pouvoir.

Le parti vous enseignait à rejeter l'évidence de vos yeux et de vos oreilles. C'était son commandement ultime, le plus essentiel. Winston sentit son cœur lui manquer à la pensée de la puissance démesurée qui était déployée contre lui, à la facilité avec laquelle n'importe quel intellectuel du parti, dans un débat, le remettrait à sa place au moyen d'arguments subtils qu'il serait incapable de comprendre, et plus encore de contrer. Et pourtant, il avait raison! Ils avaient tort, il avait raison. Il fallait défendre les évidences, les platitudes, les vérités. Les truismes sont vrais, accrochons-nous à cela ! Le monde physique existe, ses lois ne changent pas. Les pierres sont dures, l'eau est liquide, tout objet lâché est attiré par le centre de la terre. Avec le sentiment de s'adresser à O'Brien, et aussi d'énoncer un axiome important, Winston écrivit :
La liberté est la liberté de dire que deux et deux font quatre. Si cela est accordé, tout le reste suit.
Mille neuf cent quatre-vingt-quatre de George Orwell, traduction de Célia Izoard
Un livre fascinant, plus encore à l’heure de la remontée des fascismes avec leur lots de post-vérité, de violence policières, de la stigmatisation des étrangers et de la traque des sans papiers, du big data, de l’explosion des caméras de surveillance, de la main mise sur les médias par l’extrême droite et, aux États-Unis, des tentatives de contrôle des universités, et des débordements de ICE… et la liste des symptômes est bien plus longue !

Et là… Vous la sentez monter, l’angoisse ?

Une lecture indispensable

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
C'était un jour d'avril froid et lumineux, et les horloges sonnaient 13:00. Winston Smith, le menton rentré dans le cou pour échapper au vent mauvais, franchit rapidement les portes vitrées des demeures de la Victoire, mais pas assez vite pour empêcher un tourbillon de poussière gravillonneuse de s'engouffrer avec lui.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Dans la mégapole d’une superpuissance mondiale, Winston Smith vit, cadenassé dans sa solitude, sous le regard constant du télécran. Employé au ministère de la Vérité, il réécrit quotidiennement les archives de presse pour les rendre conforme avec la ligne officielle du moment. Mais un jour, le petit employé de bureau se rebelle, commence un journal, tombe amoureux et flâne dans les quartiers où vivent les proles, soustraits à la discipline du Parti. Dans ces lieux où subsistent quelques fragments du passé aboli, il va s’engager dans la rébellion…

« Novlangue », « police de la pensée », « Big Brother »… Soixante-dix ans après la publication du roman de George Orwell, les concepts clés de 1984 sont devenus des références essentielles pour comprendre les ressorts totalitaires des sociétés contemporaines. Dans un monde où la télésurveillance s’est généralisée, où la numérisation a donné un élan sans précédent au pouvoir des grandes entreprises et à l’arbitraire des États, où le passé tend à se dissoudre dans l’éternel présent de l’actualité médiatique, le chef-d’œuvre d’Orwell est à redécouvrir dans une nouvelle traduction et une édition critique.

Parue pour la première fois au Québec en 2019 aux éditions de la rue Dorion (Québec), cette nouvelle version corrige les lacunes de la traduction initiale réimprimée à l’identique depuis 1950 (une quarantaine de phrases manquantes, de nombreux contresens) ; et, au contraire de la traduction « moderne » parue en 2018, restitue la dimension philosophique et la fulgurance politique du roman d’Orwell dans les termes que des millions de lecteurs se sont appropriés depuis plus d’un demi-siècle ; tout en rendant hommage à la dimension poétique de cette œuvre pleine d’humour, d’amertume et de nostalgie.

Le meilleur des mondes

Lu il y a fort longtemps, je me suis replongé dans ce classique avec émerveillement !

Ces paroles réveillèrent un écho plaintif dans l'esprit de Bernard. Seul, seul...
 - Moi aussi, dit-il, dans une bouffée de confidence. Terriblement seul.
 - Vous aussi? - John eut l'air étonné. - Je croyais que Là-Bas... C'est-à-dire que Linda disait toujours que personne n'y était jamais seul.
Bernard rougit, gêné.
 - Il faut vous dire, fit-il, bredouillant et détournant les yeux, que je dois être un peu différent de la plupart des gens. Si l'on se trouve avoir été différent, dès la décantation...
Oui, voilà, précisément. Le jeune homme approuva d'un signe de tête. - Si l'on est différent, il est fatal qu'on soit seul. On est traité abominablement. Savez-vous bien qu'ils m'ont tenu à l'écart de tout, absolument ? Quand les autres gamins allaient passer la nuit dans les montagnes vous savez bien, quand on doit voir en rêve ce qu'on a comme animal sacré ils n'ont pas voulu me permettre d'aller avec les autres ; ils n'ont voulu me dire aucun des secrets. N'empêche que je l'ai fait tout seul, ajouta-t-il. Je suis resté sans manger pendant cinq jours, et alors, je suis allé tout seul, une nuit, dans les montagnes, par-là. - Il les désigna du doigt.
Bernard eut un rire protecteur.
 - Et vous avez vu quelque chose, en rêve ? demanda-t-il.
L'autre fit un signe de tête affirmatif.
Le meilleur des mondes de Aldous Huxley, traduction de Jules Castier
Tant de dérives totalitaires sont décrites ici, avec le consentement béat d’une population soumise chimiquement pour son plus grand bonheur abruti. Un monde ou l’eugénisme et le conditionnement dès la naissance permet à toutes les classes sociales de rester à leurs place, abreuvées de soma et de sexe.

Impressionnant !

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
Un bâtiment gris et trapu de trente-quatre étages seulement. Au-dessus de l'entrée principale, les mots : CENTRE D'INCUBATION ET DE CONDITIONNEMENT DE LONDRES-CENTRAL, et, dans un écusson, la devise de l'État mondial : COMMUNAUTÉ, IDENTITÉ, STABILITÉ


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Voici près d'un siècle, dans d'étourdissantes visions, Aldous Huxley imagine une civilisation future jusque dans ses rouages les plus surprenants : un État Mondial, parfaitement hiérarchisé, a cantonné les derniers humains « sauvages » dans des réserves. La culture in vitro des fœtus a engendré le règne des « Alphas », génétiquement déterminés à être l'élite dirigeante. Les castes inférieures, elles, sont conditionnées pour se satisfaire pleinement de leur sort.

Dans cette société où le bonheur est loi, famille, monogamie, sentiments sont bannis. Le meilleur des mondes est possible. Aujourd'hui, il nous paraît même familier...

Tony

J’avais lu une fois qu’il fallait pouvoir s’identifier à l’un des personnages pour apprécier un roman. Ici, ce n’est clairement pas le cas, et pourtant, j’ai vraiment beaucoup aimé ce livre.

 - C'est un type de chez nous ou un Suisse ? demanda David.
 - Un Suisse, mec, s'esclaffa Tony. Avec un mec de chez nous, ça rigolerait pas !
 -  Tu l'as dit, mon frère, rit Farci.
 - Mais ils sont pétés de thunes, il se fait huit mille francs par mois...
 - Ils ont les meilleurs salaires du monde, mec, intervint Kvisko d'un air important. Tu vois comme l'argent, ça pourrit les gens ? constata-t-il.
 - Crois-moi, ils sont tous frustrés ! s'écria Tony en haussant les épaules. La mentalité là-bas, tous des mal baisés... Mais des fois, tu sens quelque chose vibrer... c'est la machine à laver qui s'est mise en marche !  » lança Tony, et ils éclatèrent tous de rire.
Tony de Rumena Bužarovska, traduction de Chloé Billon
Car, quand même, quelle plaie ce Tony ! Égocentrique sans la moindre empathie, ce gros macho n’est rien sans les femmes qui l’entourent et pourtant, il ne voit que lui, ne pense qu’à lui, ne vit que pour lui !
Impressionnant.

Une grosse réussite que ce portrait d’un gros cradingue repoussant

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
L'estomac de Tony criait famine. L'heure du déjeuner était passée depuis longtemps, mais sa copine et son enfant barbotaient encore dans la mer, chaude comme de l'urine. Chaque fois qu'il l'appelait publiquement sa copine, il lui semblait sentir un fil claquer dans son cerveau, lui signifiant que Tamara ne pouvait en aucun cas être sa copine à son âge. Mais il l'appelait intentionnellement ainsi sa copine. Ça donnait l'impression qu'ils étaient jeunes tous les deux.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Tony, la cinquantaine, est persuadé d’abriter une âme de rock star dans un corps de rêve, en dépit de son régime alimentaire essentiellement composé de kebabs et de bières. Lorsqu’il revient habiter chez sa mère, il ne s’estime pas une seconde responsable du désastre qu’est sa vie privée : n’est-il pas bien plus simple de se croire victime des événements et des autres ?

Après deux recueils de nouvelles très remarqués, Rumena Bužarovska imagine dans ce premier roman décapant un antihéros à la médiocrité abyssale qui nous scandalise autant qu’il nous amuse. Réflexion féroce sur les représentations masculines et sur nos responsabilités individuelles comme collectives, Tony entrelace critique sociale et humour ravageur avec un brio irrésistible.

Hadji Mourat

Histoire d’hommes, d’honneur et de guerre, de trahison et de raison d’état, de manigances et de cruauté.

Notre miel est bon. Cette année est une année bénie pour le miel. Il y en a beaucoup et il est bon, dit le vieillard, visiblement satisfait de voir Hadji Mourat manger de son miel.
 - Merci, dit Hadji Mourat, et il s'arrêta. Eldar avait encore envie de manger, mais, comme son maître, il s'arrêta, et présenta à Hadji Mourat la cuvette et la cruche d'eau.
Sado savait qu'en recevant Hadji Mourat il risquait sa vie, du moment qu'à la suite de sa rupture avec Chamil un édit menaçait de mort les habitants de Tchétchénie qui l'accueilleraient. Il savait qu'à chaque minute les gens de l'aoul pouvaient avoir vent de sa présence là et exiger qu'il fût livré. Mais cette pensée ne troublait pas Sado; bien plus, elle le rendait heureux. Sado considérait comme son devoir de protéger son hôte, dût ce geste lui coûter la vie, et il était heureux, il était fier de faire son devoir.
 - Tant que tu seras dans ma maison, tant que ma tête sera sur mes épaules, personne ne te fera rien, répéta-t-il à Hadji Mourat.
Hadji Mourat le regarda dans les yeux, ses yeux brillants, comprit que c'était la vérité et dit sur un ton un peu solennel :
 - Puisses-tu recevoir la joie et la vie !
Hadji Mourat de Léon Tolstoï, traduction de Jean Fontenoy et Brice Parain
Au travers d’Hadji Mourat se dessine une fresque qui dépasse les hommes qui la composent, un bien triste tableau ou les figurants sont interchangeables.

Une peinture, un peu vieillotte quand même, qui ressemble quand même fort à un tableau d’aujourd’hui. Bien triste est le sort des hommes d’honneur lorsqu’ils sont devenus inutiles

Incipit (et peut-être un petit peu plus si entente)
C'était à la fin de l'année 1851. Par un soir froid de novembre, Hadji Mourat arriva dans l'aoul de Mahket, village rebelle de Tchétchénie, enfumé par l'argol.


4e de couv, résumé de l'éditeur ou trouvé ailleurs (pas de moi, donc)
Hadji Mourat est un chef caucasien dont Tolstoï a fait le héros d'une ultime grande œuvre. Malgré ses dimensions modestes, elle nous présente un vaste et saisissant tableau de la « guerre de pacification » du Caucase, à laquelle le romancier avait lui-même pris part un demi-siècle plus tôt et dont il avait rapporté Les Cosaques. Le choix d'un tel personnage est profondément révélateur : sa mort héroïque en fait un symbole de la vie même dans ce qu'elle a de plus irréductible.

Ce récit, que Tolstoï n'a cessé de récrire pour le rendre parfait, n'a rien perdu de son actualité : il permet de déchiffrer la cruelle histoire contemporaine.